Introduction

Capsule Hotel, Tokyo, Japon

Atelier d’Architecture Licence 2 / Semestre 1

Enseignant(s) d’atelier :
Pierre-Jean Le Maitre
Marc Vaye

Assistant(e) d’atelier :
Emma Peyrichou

Habiter la Zone critique

L’expression Zone critique, employée par un réseau de chercheurs en sciences de la terre, et popularisé par Bruno Latour dans son ouvrage Où atterrir ? publié en 2017, et reprise en 2021 dans Où suis-je ?, désigne la fine pellicule où la vie a modifiée radicalement l’atmosphère et la matière géologique. Au-delà, c’est ce que nous appelons l’espace et en deçà, la géologie profonde.

Epaisse seulement de quelques kilomètres, c’est une très très fine pellicule … autant dire une zone marquée par une extrême fragilité, une zone critique. Au XIXe siècle, au-delà des fortifications de Paris, la Zone est le lieu où vivent les Apaches. A Rio de Janeiro, le Zona Norte est la favela de tous les dangers. Dans Stalker, le film d’Andreï Tarskovsky, la Zone est inhabitée, abandonnée et probablement radioactive.

Habiter 21
Nous aurions aussi pu choisir comme titre de cette recherche-projet Habiter 21.
21 comme celui de l’année où pour raison de pandémie mondiale nous expérimentons un Grand Confinement, un enfermement dans nos bulles, une assignation à résidence.
21 comme le siècle des 5 transitions : environnementale, énergétique, numérique, sociale et territoriale.

Explorations
Il s’agit de mettre en question l’habiter et le logement dans sa version dense et collective, d’offrir une réflexion post-pandémique et pro-environnementale en phase avec les évolutions sociétales et technologiques en cours.

Coliving / Coworking
Un habitat en devenir pour les nomades numériques
Le coliving est, comme le coworking, né avec l’ordinateur portable au début du XXIe siècle sur la cote ouest des Etats-Unis. Autant dire que les deux sont intimement liés et sont pratiqués par la génération des milléniales, ceux que l’on appelle aussi les nomades numériques ou nomades digitaux, ou encore la génération Erasmus. Jeunes professionnels, célibataires, éduqués, expatriés, télétravailleurs, indépendants, stagiaires, entrepreneurs ou membres de la nouvelle économie numérique, ce sont des adeptes de la mobilité. C’est une version contemporaine de la pension de famille adaptée aux besoins des jeunes actifs hypermobiles.

Vertueux et économe dans ses espaces, généreux dans ses usages, flexible dans sa temporalité, agile dans ses services et stimulant pour ses résidents, le coliving apparaît comme une promesse fondée sur une communauté de valeurs partagées marquées par un cosmopolitisme assumé. Il transforme la question de la propriété et de l’habiter.

Les complexes de coliving proposent à la fois des espaces privés, chambres ou studios, des espaces de vie collective, des espaces de travail partagés, des équipements (spa, salle de gym, bibliothèque), des services (les colivers ne font pas le ménage eux-mêmes) et des animations (soirées musicales, séances de cinéma, conférences et cours divers). Du tout en un avec un principe de base : ni contraintes ni corvées, chacun participe à la vie commune selon ses dispositions. Pour les pionniers de la mondialisation, la maison n’est pas un château ni même un ensemble de pièces, mais un état d’esprit.

Toutefois ces espaces / services n’ont pas donné lieu à la création de nouveaux types architecturaux, ce sont des bernard-l’hermite qui s’installent dans des coquilles vides existantes. Ils pratiquent la ré-architecture, le recyclage architectural. Il y aurait déjà plus de 700 établissements dans le monde en augmentation exponentielle et caractérisés par une extrême diversité. Si modèle il y aura, il reste à inventer.

Intimité, flexibilité, mobilité, partage sont les maîtres mots de ce nouveau type d’habitat. A la fois SOHO, Small Office Home, et hôtel résidentiel ou tout autre chose dont le nom et la forme restent à imaginer…

Le développement du coliving est-il le symptôme d’un bouleversement radical des modes de vie ? La vie privée telle que nous la concevons n’a pas toujours existé, pas plus que la conception moderne d’un "chez-soi" séparé du lieu de travail : en Europe, jusqu’au XVIe siècle, la plupart des citadins vivaient et travaillaient dans un même lieu où se rassemblait la famille étendue - jusqu’aux domestiques et aux clients. C’est seulement aux XVIIe et XVIIIe siècles que la "maison", désormais réservée à la famille nucléaire, est apparue et s’est distinguée, pour la plus grande partie de la population, des lieux de travail, désormais concentrés dans les fabriques. Les modèles communautaires du passé - phalanstères, kibboutz ou communautés hippies - étaient souvent liés à des promesses utopiques. Le coliving a les siennes : réseautage à tous les étages. Le coliving paraît particulièrement bien adapté à ces moments où l’on a soudain moins d’engagements et où la vie sans racines paraît simple et attrayante. Cette solution peut d’autant mieux amortir "le saut vertigineux loin du cercle de ses connaissances" qu’elle favorise comme aucune autre le réseautage. Rien à voir avec les réseaux sociaux en ligne et les amis Facebook qu’on ne rencontre jamais en vrai. Le coliving monétise un type de relations souvent négligé – mais dont le désir est très fortement ressenti – entre des personnes qui ne sont ni des amis, ni des parents, ni des collègues.

Comment décrire cette forme hybride et émergente ?
- Par son accessibilité, l’existence ou pas d’espaces accessibles aux non-résidents, des espaces partagés, des espaces privés, des extérieurs partagés.
- Par ses temporalités : location à la journée, à la semaine, au mois. Espaces et services indissociables. Pas de caution, préavis courts ou inexistants.
- A travers toutes les gammes de prix et qualités de prestation spatiales et de services.

Description des dispositifs existants constatés
A caractère non exhaustif / A enrichir de tous types de propositions :
- Meublé et équipé / Entretien et ménage / Produits de base / Literie et linge de maison.
- Chambre privée ou partagée / Box privés sur plateau partagé / Salle de bain privée ou partagée.
- Cuisine aménagée et équipée / Rangements / Espace buanderie.
- WIFI haut débit / Salle de Skype et de coworking / Imprimante, scanner, fax et imprimante 3D / Bureau personnel.
- Salon salle de détente, de réunion, multimédia / TV, abonnements Netflix et Spotify.
- Espace évènementiel : Evènements festifs, cours et ateliers / Balcon /Toit terrasse / Jardin / Piscine et spa.
- Location de vélos ou scooters / Garage à vélos et parking.

Des lieux pour cohabiter / Evolutivité
La cohabitation se diffuse aujourd’hui et ne se résume plus à la colocation étudiante. Jeunes, quinquagénaires ou plus âgés, militants, regroupement familiaux, migrants, foyers pour femmes,… Des propositions spatiales spécifiques et une flexibilité accrue doivent être mis en place, et réinterroger la manière de concevoir le logement contemporain au sein du logement mais aussi de la parcelle. Il faut pouvoir répondre à ces nouvelles pratiques de vie, avec des solutions spatiales où l’intimité est protégée et où des lieux de rencontre bien pensés sont imaginés.


Une autre vision du monde
La Zone critique, c’est l’hypothèse Gaïa, du nom de la déesse grecque de la Terre mère, adoptée par James Lovelock dans les années 60 et repris récemment par Bruno Latour. Là où les organismes vivants ne vivent pas dans un milieu environnant mais font leur environnement comme les fourmis font leur fourmilière si bien chauffée, si agréablement aérée et si fréquemment nettoyée de ses déchets. Il est impossible de dessiner la limite qui distingue un organisme de ce qui l’entoure. Rien ne nous environne. Si la terre est favorable au développement des vivants, c’est parce que les vivants l’ont rendue favorable à leur développement. Ils ont courbé l’espace autour d’eux.

Toile de fond
La recherche projet sera structurée autour de trois concepts qui seront abordés à la fois comme questionnement éthique et comme positionnement opérationnel : mixité, évolutivité et productivité. Mixité / La modernité a instauré une séparation des fonctions urbaines. Le mono fonctionnalisme a tué l’urbanité co substantielle aux cités prémodernes. L’urbanité contemporaine friande d’intensité et de mélanges encourage à nouveau la mixité. Evolutivité / Entremêler les fonctions c’est en conséquence faciliter leur capacité d’évolution dans le temps sans perdre la pertinence de leur coexistence. Productivité / Chaque fragment de ville doit s’inscrire dans une stratégie urbaine visant à tirer bénéfice des flux matériels et immatériels qui le traverse. Générer des ressources devient alors essentiel : énergie, eau, aliments…

Vide - Plein
L’espace urbain est structuré par les relations qu’entretiennent le vide et le plein. Le vide est perçu comme un négatif par rapport au plein constitué par les bâtiments. Le vide, espace ouvert non enclos, peut être appréhendé comme le territoire des possibles mais il est bien souvent l’impensé de la fabrique de la ville. Les stratégies urbaines concernent majoritairement le plein et le programmé, rarement le vide et le non programmé. Conceptualiser les figures du vide, au même titre que la nature et la forme des pleins, induit de penser la stratégie de projet par le dessin et la qualification des vides. Cela permet de valoriser les phénomènes environnementaux comme l’ensoleillement, les connexions écologiques, le cheminement de l’eau, la décharge thermique nocturne des bâtiments, la dispersion des polluants, l’épanouissement et la restauration de la biodiversité, la sobriété énergétique, la lutte contre les nuisances sanitaires. Dans le vide les flux naturels prospèrent : vivant, lumière, énergie, air, eau.

Carcasses
Nous sommes familiers avec la figure de la Maison Dom-ino, le prototype hors-sol conçu par Le Corbusier en 1914. Geste minima ouvert aux possibles, à de multiples et diverses incarnations. Nous sommes aussi familiers avec la figure théorique du Highrise of Homes de James Wines, membre du groupe d’architectes américains SITE (Sculpture In The Environment) conçu en 1981 où architecture et paysage participent du même continuum. Nous découvrons actuellement le projet HOME (2018), habitat ouvert et sur mesure de Pascal Gontier, où le logement collectif change de paradigme en intégrant les habitants comme méthode pour mieux satisfaire leurs attentes. Des carcasses, des projets qui attendent leurs vêtements. Des conceptions fondées sur la coexistence d’une architecture primaire prédéfinie et d’une architecture secondaire à concevoir. La carcasse étudiée comprendra un maximum de 6 niveaux (RDC + 4 niveaux de logement + rooftop, le RDC et le rooftop pouvant être considérés comme double).

Tours agrégées
La figure proposée, qui s’articule autour d’un vide central, est composé de l’agrégation de 20 tours qui dialoguent entre elles, avec le vide central et la ville environnante. Chaque tour, est stratifiée verticalement par 3 composantes. Le socle, qui règle le rapport au sol et accueille des fonctions urbaines et collectives (Espaces interstitiels, station de mobilités douces-vélos, patinette, e scooter, locaux techniques, boites à lettres et colis, laverie, recyclerie, épicerie, espaces communautaires sportifs et éducatifs …). La liste reste ouverte à propositions audacieuses. Le corps, les logements dans toutes ses versions contemporaines et innovantes (du Small Office House Office, SOHO, pour célibataire nomade numérique aux hôtels résidentiels pour coliving et coworking en passant par les logements familiaux de toutes dimensions). Le couronnement, qui règle le rapport au ciel et accueille les fonctions productives sans oublier des fonctions récréatives (terrasses festives avec toilettes et kitchenette, espaces polyvalents multifonctionnels, serres maraichères, potagers, …). Cette unité de conception à la fois structurée fonctionnellement sur la verticale et en dialogue avec ses voisines à l’horizontale est une carcasse, dont la trame carrée hors-tout est de 3,60m soit 12,96m2 de surface. Chaque tour est composée de 9 modules par niveau. Le travail volumétrique de ces tours doit permettre une mixité typologique à travers différentes manipulations morphologiques : Croiser / Déployer / Articuler / Emboiter / Décliner / Coller / Superposer / Plugger / Déformer.

Jardin suspendu
Le jardin est une reconstruction ordonnée de la nature elle-même, milieu naturel dont tout élément effrayant a disparu, un lieu où l’homme peut montrer son emprise sur la nature ou son amitié, en reconnaissant sa dépendance vis-à-vis d’elle. Le jardin peut être considérer comme un monument vivant à forte connotation symbolique, une œuvre d’art. Il est aussi comme dans la tradition japonaise, le prolongement de l’habitation, la part de l’habitation en plein air. Le concept japonais de sumai traduit le continuum entre intérieur et extérieur, entre maison et jardin. Jardin œuvre d’art, jardin prolongement de la maison mais aussi jardin productif. La recherche permettra de découvrir le Mur végétal de Patrick Blanc (Musée des arts premiers), les Biofaçades de l’agence XTU (algues qui purifient air et eau) et le maintenant classique toit-jardin, un des cinq points de l’architecture moderne de Le Corbusier qui occupe une place centrale dans l’imaginaire moderne.

Micro-jardins / Michiya
Une machiya est la maison de ville des commerçants de l’époque Edo. Les machiyas sont construites en rez-de-chaussée, dans certains cas réhaussées par des greniers, sur des parcelles minces et profondes intégralement aménagées. La boutique est en contact avec la rue. Plus on progresse dans la profondeur de la maison, plus les espaces deviennent intimes. La composition alterne des pleins et des vides, des pièces et des micro-jardins, de telle façon que toutes les pièces est une vue sur un jardin. Oku-niwa, jardin du fond. Tsubo-niwa, jardin entre la boutique et l’habitation. Naka-niwa, micro-jardin. Ce dispositif permet une relation forte entre habitat et jardin, entre intérieur et extérieur, entre architecture et paysage. La machiya incarne le concept de sumaï, le continuum intérieur-extérieur. Nous en explorerons une version suspendue et contemporaine.

Dispositifs de production : agriculture urbaine et énergie
La recherche explorera toutes ses facettes actuellement en devenir : serres, orangeries, jardins d’hiver, ferme urbaine, ferme verticale, tours maraichères, jardins communautaires. Sans oublier les nouvelles techniques agricoles : agro-écologie, permaculture, agriculture mode hydroponie (nourriture par solution nutritive), mode aquaponie (écosystème poissons bactéries, plantes), en mode bioponie et aéroponie (nourriture par brouillard diffusé en milieu fermé). Approche bioclimatique, systèmes passifs, capteurs solaires thermiques et photovoltaïques. Les cycles de l’eau, de l’énergie, des biotopes, des déchets seront intégrés et réfléchis comme partie intégrante de l’architecture.

Matériaux locaux / biosourcés
Le bois sera le matériau retenu pour l’architecture primaire. La notion de recyclage et de réutilisation des matériaux devient prédominante, dans les choix constructifs jusqu’à la réflexion sur la déconstruction. Connaître l’impact et la provenance des matériaux, l’extraction de la matière première et ses conséquences sur l’environnement.